Plongée dans les coulisses écologiques des activités nautiques à Toulon

6 août 2025

cofstoulon.fr

Toulon, eldorado nautique… et ses revers

Sur la carte postale, Toulon rime avec Méditerranée, soleil et passion du grand large. D’avril à octobre, ses eaux regorgent de plaisanciers, de clubs de voile, de paddle, de kitesurf, de plongée, de sorties en jet-ski ou en kayak, et même de mini-croisières. 18 kilomètres de façade maritime, trois ports de plaisance et une rade dont la biodiversité ferait pâlir bien d’autres coins côtiers (Source : Observatoire national de la biodiversité). Mais à quel prix pour l’écosystème local ?

La mer séduit, attire, fait vivre… mais souffre, aussi. Alors, peut-on continuer à profiter de Toulon version nautique tout en limitant la casse écologique ? Regard au-dessus de la surface, puis sous la ligne de flottaison.

Nautisme à Toulon : chiffres clés et état des lieux

  • Près de 8 000 bateaux fréquentent chaque année les ports de Toulon, Hyères et la Seyne-sur-Mer (Source : CCI du Var, 2023).
  • Plus de 45 clubs nautiques et écoles de voile opérant entre la rade de Toulon, le Mourillon et la côte Ouest de la ville.
  • Des croisières : plus de 1,5 million de passagers débarqués en 2022 dans la rade toulonnaise (Département du Var).
  • La plongée, une institution : 17 clubs de plongée sous-marine, dont certains attirent des plongeurs du monde entier pour observer la faune (mérous, posidonies, corbs…)

Le succès n’est pas contestable. La taxe de séjour afflue, les commerces en bénéficient, la notoriété du littoral varois n’est plus à faire. Mais la pression sur la mer grimpe aussi vite que la température des étés varois.

Impact immédiat : pollution et dérangement

Hydrocarbures, antifouling, microfibres : la mer trinque

Première préoccupation, le carburant. Un bateau à moteur classique de 8 mètres consomme en moyenne 20 litres à l’heure. Et une partie de ces hydrocarbures finit toujours dans l’eau, volontairement (vidanges sauvages) ou lors d’accidents (Source : IFREMER). S’y ajoutent huiles, solvants, détergents de nettoyage, et même microplastiques libérés lors des frottements des coques.

Et que dire des peintures antifouling, appliquées en couches régulières pour éviter la prolifération d’algues sur les coques ? Ces substances – souvent à base de cuivre ou de zinc – sont lessivées dans l’eau puis s’incrustent dans la chaîne alimentaire des animaux marins (ANSES).

  • Jusqu’à 50% des antifoulings utilisés sur une saison sont relargués dans l’environnement (Étude Université Aix-Marseille, 2022).
  • Un port de plaisance produit, chaque saison, près de 25 tonnes de déchets dangereux (huiles, solvants, restes de peintures, batteries, etc. - Source : ADEME).
  • Les microfibres issues des vêtements techniques, en particulier lors du lavage embarqué, contaminent toute la zone littorale (Surfrider Foundation Europe).

Bruit sous-marin : l’invisible pollution

C’est la pollution qui ne se voit pas, mais qui tape fort. Les moteurs des bateaux, jet-skis, semi-rigides et ferries engendrent un bruit sous-marin intense : on l’estime à +20 à +30 décibels dans la rade de Toulon lors des pics de fréquentation estivale (Source : Coordonnateurs du Réseau d’Observation du Milieu Marin méditerranéen, 2022). Plusieurs études pointent un impact direct sur les dauphins, les grands poissons, voire les céphalopodes : désorientation, comportement de fuite, stress qui réduit (voire stoppe) la reproduction (Nature, 2022).

La rade de Toulon héberge régulièrement des groupes de dauphins de Risso, des tursiops et même occasionnellement des globicéphales. Tous sont sensibles à cette pollution invisible.

L’autre face des loisirs : érosion, ancrage sauvage et surfréquentation

Fragile posidonie, gardienne de nos côtes

La Méditerranée, c’est un peu la jungle amazonienne sous-marine… mais en version ultra-fragile. Le « poumon vert » local, c’est la posidonie : une plante (et non une algue) qui protège les plages de l’érosion, filtre l’eau et héberge plus de 400 espèces animales.

  • Un hectare de posidonie stocke autant de carbone que 15 hectares de forêt tropicale (étude : IPBES, 2021).
  • L’ancrage des bateaux est responsable de la destruction de 13 à 15% des herbiers sur la côte varoise en 20 ans (Parc national de Port-Cros).

Chaque ancre jetée dans le Mourillon arrache donc, à la chaîne, des centaines de pousses. Il suffit de quelques mètres carrés endommagés pour perturber l’ensemble du système (déstockage de carbone, baisse de la biodiversité, érosion accélérée).

Pagayer, plonger… respecter la faune

Les croisières d’observation, les kayaks, les paddle et la randonnée palmée favorisent la découverte douce du littoral, certes… Mais la surfréquentation de certains sites clefs – calanque du Cap Brun, criques de la Mitre, épaves du Levant – finit par stresser la faune : corbs et mérous fuient, les nids d’oiseaux sont dérangés, la reproduction du flet d’Argent reçoit un coup de frein (Conservatoire du Littoral).

Limiter l’impact : bonnes pratiques, outils et initiatives locales

Pionniers ou retardataires ? Le littoral varois montre la voie

Nul fatalisme : le site de Toulon recèle aussi de brillantes initiatives et d’efforts pour changer la donne.

  • Des navettes hybrides : Depuis 2019, plusieurs bateaux-bus de la Métropole Toulon Provence Méditerranée sont passés à l’électrique et à l’hybride. Résultat ? 30% d’émissions de CO en moins pour la ligne Toulon-La Seyne!
  • Points de collecte spécifiques dans les ports : obligation pour les ports labellisés « Pavillon Bleu » de Toulon, pour les huiles, batteries, déchets spécifiques.
  • Mooring écologique à La Mitre et au Mourillon : 16 zones d’ancrage sur bouées « écologiques » évitant l’arrachage de la posidonie.
  • Balises sonores pour la protection des cétacés : Depuis 2022, expérimentation dans la rade de Toulon avec des balises pour limiter la vitesse des ferries lors du passage de dauphins (Projet GDEGeM).
  • Campagnes citoyennes : nettoyages participatifs de plages et de fonds marins, portés par Initiatives Océanes et Seaquarium Institut Marin (plus de 9 tonnes de déchets collectés lors de l’édition 2023 rien que sur la rade !).

Que peuvent faire plaisanciers et passionnés ?

  1. S’équiper écolo : utiliser des produits biodégradables pour la maintenance du bateau, privilégier les peintures antifouling à base d’ingrédients non toxiques (labels « sans biocides »).
  2. Choisir l’ancrage doux : préférer les bouées réglementaires, éviter les zones riches en posidonie lors de l’ancrage, suivre la « charte du plaisancier éco-responsable » proposée par la ville.
  3. Réduire sa vitesse et son bruit : respecter les vitesses limitées en rade et dans les zones marines protégées (là où elles existent), privilégier une navigation lente et douce.
  4. Adopter des vêtements techniques et filets de lavage anti-microfibres : idem pour les plongeurs et kayakistes, afin de limiter les microplastiques.
  5. Pratiquer la pêche régulée : s’informer sur les tailles minimales, les périodes de reproduction et relâcher les espèces menacées.

Les innovations de demain : une mer d’opportunités

La transition écologique du nautisme, c’est aussi une histoire d’innovations locales :

  • Bateaux électriques et solaires : plusieurs start-ups méditerranéennes s’installent dans le Var — avec la Ville de Toulon qui a subventionné en 2023 ses premiers petits bateaux 100% électriques pour la plaisance.
  • Hydrogène marin : le port de La Seyne prévoit la mise à l’eau d’un prototype de bateau à hydrogène d’ici 2025, en partenariat avec le CNRS et le Pôle Mer Méditerranée (Source : France Bleu).
  • Capteurs anti-pollution : l’installation de capteurs intelligents sur les quais permet de détecter les rejets accidentels et de réagir, piloté par la Métropole.
  • Sensibilisation des jeunes : des clubs toulonnais intègrent désormais une demi-journée d’éducation à l’environnement marin par an pour chaque nouvel adhérent — et ça marque les générations futures!

De la mer pour tous : un pacte à bâtir

La rade toulonnaise est un trésor mais aussi un défi collectif, où chaque usager, institution et association peut décider de changer les règles du jeu. Ne pas céder au tout-business, ni croire en l’illusion d’une mer « à l’épreuve de l’humanité ». La course est engagée avec le temps — car si Toulon résiste, c’est aussi à la force de ses gestes quotidiens.

Les solutions sont là, tangibles : innovations technologiques, boucles vertueuses, pression citoyenne et volonté politique. À chaque sortie nautique, la question mérite d’être posée : « Ma passion laisse-t-elle une trace qui efface ? » La mer elle, n’oublie rien. Profitons-en, oui, mais respectons-la. Toulon ne pourra vibrer durablement que sur l’équilibre délicat entre plaisir, partage et préservation.

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